Le taxi, un mal nécessaire pour se déplacer à Tana

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Suite à une panne de voiture de 15 jours, j’ai eu l’occasion de reprendre le taxi be (grand taxi ou taxi collectif) pour mes déplacements domicile bureau et retour ; je vous livre ici mes expériences vécues aussi stressantes que riches, haut en couleur, au vocabulaire imagé. Allons découvrir ce monde du transport plus que commun aux malgaches , un peu familier aux africains car similaire, mais avec des particularités bien de chez nous.


LES VEHICULES ET LE RESEAU :
En majeure partie, la flotte des taxi be est composée de minibus et de minicar , des sprinter ou des cars mercedes, des voitures utilitaires initialement prévus pour le transport de matériels ou de marchandises, occasion de France ou de Belgique, convertis en transport de passagers avec réaménagement de sièges et de hublots, moyenne d’âge 20 ans. Le réseau est vaste, traversant souvent le centre et pouvant aller jusqu’à 20 km pour les lignes dites suburbaines pour certains taxi be, et avec des trajets ayant plusieurs points de correspondance, faisant le bonheur des usagers qui peuvent ainsi facilement changer d’une ligne à une autre pour se rapprocher de leur destination.


LE PERSONNEL :
Composé d’un chauffeur et d’un aide chauffeur , un seul parce que, même s’il y a 2 issues, seule l’une est utilisée ; l’aide chauffeur ou le receveur, ou le « goal » (oui, comme le goal sur le terrain de foot), c’est à la fois le crieur : à presque chaque arrêt, il cite les « grands » arrêts dont le terminus , c’est aussi celui qui collecte les « frais » ou prix de la course par passager, qui ouvre et ferme la portière, celui qui fait descendre un passager ivre ou qui ne veut pas payer, qui arrange les places, rusant pour ne pas mettre une demoiselle sur le « siège en or »(voir plus bas) , celui qui refuse l’accès à un passager trop encombrant, avec de grands sacs ( ou soubiques) etc, bref, incontestablement le maître à bord avant le chauffeur en vérité.
Contrairement à ceux des îles voisines comme L’ile Maurice, chauffeur et aide-chauffeur ne sont pas en uniforme, et ce malgré les cahiers de charges qui stipulent le port de tenue par respect pour les passagers.


LES SIEGES:
Mis à part celle du « devant », la préférée des passagers car limité à 2 sièges maximum, avec un espace relativement plus large qu’en cabine, les rangées de sièges accueillent systématiquemnt un passager de plus.
– Pour un minibus, les 2 sièges et le strapontin (siège d’appoint) d’une rangée accueille 4 passagers, mais une rangée spéciale, appelée « seza volamena » ou siège en or , ou aussi « tamboho »(muraille) est aussi exploitée : c’est l’espace entre le chauffeur et la 01ère rangée, avec ou sans coussin, appelée ainsi parce que grâce au moteur, ces « sièges en or » sont surchauffés, limite bouillants. J’ai vu plus d’une fois des passagers descendre avant leur arrêt quand ils n’ont rien à mettre dessus pour se protéger de la chaleur , se brûlant littéralement  la partie… que vous imaginez.
– Pour les mini cars, la rangée de 4 sièges et le strapontin, ou du moins le bois de 30 cm qui en tient lieu sont pour 5 passagers. Eviter de s’asseoir sur le  » strapontin  » de la dernière rangée surtout pendant les heures de pointe, parce que le receveur n’hésite pas à mettre un autre passager derrière, mettant donc les 2 passagers dos à dos. Il arrive qu’il demande à ce que les strapontins ne soient pas utilisés pour que le couloir puisse accueillir le maximum de passagers , à qui il demande de faire le « seza rivotra » (comprendre s’asseoir sans siège) quand le taxi be passe devant des policiers; Quand il est verbalisé pour ce motif (surcharge) , le chauffeur « grasse » les policiers pour 10 000 Ar (environ 5 euros) pour éviter le retrait de papier.
A noter que sur les cartes grises, le nombre de passagers autorisé correspond bien au nombre de sièges, mais aucun policier ne verbalise ce genre d’infraction, les billets glissés en douce tous les matins, ou « écolage » comme on les appelle chez nous , ferment bien les yeux sur ça et sur d’autres irrégularités plus ou moins graves.

LES ARRÊTS
Les arrêts ou bus stop, formels (avec des abri bus ou des panneaux) ou pas, sont espacés de 500 mètres à 1 km en moyenne entre eux. Ces arrêts ont des noms, celui d’un commerce ou d’un bureau près desquels les taxi be                  s’ arrêtent: arrêt la rotonde (hôtel) ou arrêt Jirama (eau et électricité nationale) ; Des arrêts portent encore  le numéro d’anciens terminus de vrais bus d’antan mais qui ont disparu depuis : arrêt 23 ,ou 25 etc…. D’autres noms ont des origines inconnues ,à l’instar de cet arrêt  sur le trajet de mon taxi be; Cet arrêt est baptisé « hazo be ravina» ou « arbre feuillu », lequel arbre n’existe plus depuis des années mais le nom de l’arrêt est resté ; ou aussi l’arrêt « sperm » (phonétique), qui est en réalité celui près d’un ancien « supermarket », un petit magasin libre service qui a aussi disparu. Et bien sûr il y les arrêts impromptus, quand le chauffeur s’arrête n’importe où pour embarquer, surtout quand le taxi be est à moitié vide,ou pour débarquer quand il y a des embouteillages.
Sources de disputes quotidiennes entre les passagers et le chauffeur/receveur quand ces derniers « brûlent » les arrêts , pour soit pouvoir retourner très vite pour emmener les derniers retardataires, soit simplement parce que les recettes étant « complètes » ils veulent rentrer plus tôt.
Une autre pratique illégale dont j’ai failli être la victime pas plus tard que ce matin, ce qu’il appelle le « sivana » ou filtre : au lieu de crier le nom du terminus, le goal cite un arrêt intermédiaire et dit aux passagers que le taxi be n’ira pas plus loin ; En fait c’est pour que les passagers puissent changer plusieurs fois sur le trajet, un taxi be rempli de passagers « directs » terminus étant moins rentable que celui rempli de passagers débarquant à mi chemin et remplacés par d’autres qui feront l’autre moitié de trajet; Ce n’est qu’ à mi chemin que le goal inclut enfin le terminus dans ses appels. Et moi, ce matin là, j’ai failli descendre avec mon sac et mon cabas à mi- chemin , croyant avoir pris le mauvais taxi be, mais le goal fut « compatissant » et me dit , « rassois toi neny (maman), toi on va te ramener au terminus. Depuis, j’ai compris leur manoeuvre, et relevant leur numéro d’immatriculation, je les menace de plainte auprès de leur coopérative au cas où ils forcent les usagers à descendre avant le terminus.
Il faut comprendre que malgré les cahiers des charges, les taxi bus ne respectent aucun horaire (début/fin) et que les recettes à verser, fixées par le propriétaire du véhicule, délimitent leurs temps de travail. Il est devenu courant donc quel pour faire le maximum de rotations, les taxi be ne respectent pas le terminus, laissant les pauvres passagers à 2 ou 3 arrêts avant, tant à l’aller comme au retour. Il m’est arrivé d’attendre, au retour un soir, en vain, à un terminus pendant 1 heure avant qu’une âme charitable ne m’avise que « madame, si vous attendez le bus numéro x, ce n’est pas la peine d’attendre ici (Analakely pour ceux qui connaissent), il faut aller à l’arrêt du pont de Behoririka (5 arrêts et 2 km plus loin), parce qu’ils ne viennent plus ici le soir ».
Ce soir là, j’ai dû prendre un taxi ville qui coûte 50 fois plus pour rentrer, trop fatiguée pour faire 2 km avec mes chaussures à talons, et surtout pas rassurée du tout avec mon sac ,mon panier à repas et mon laptop pourtant bien caché sous une serviette dans le panier en question. Heureusement , j’avais un peu d’argent sur moi cette fois là.

LES AFFICHAGES : ( quelques échantillons)
– Lu en face du siège du « devant » du minibus : «usager, descend si tu ne veux pas te pousser» . Cela s’adresse au passager assis sur le siège du devant côté portière, dont l’attitude souvent réticente pour donner le passage au passager qui veut monter sur l’autre siège près du chauffeur , retarde le départ du minibus. Il faut préciser que ce siège aménagé près du chauffeur est très inconfortable, d’abord parce que , recouvrant le moteur, il est surélevé par rapport au siège du chauffeur et celui du passager côté portière, donc très instable en cas de coup de frein (à noter que le port de ceinture n’existe pas pour les passagers)et aussi très « chaud » malgré le coussin ; de plus l’espace pour les jambes est réduit par le tableau de bord, bref , c’est un siège « forcé » pour en être un, mais encore le meilleur.
– Lu dans la cabine « Faites l’appoint s’il vous plait, sinon attendez le prochain bus ». On a l’impression que c’est exagéré, mais en fait certains passagers s’amènent à 5h du matin avec le nouveau « gros » billet de 20 000 Ar (l’équivalent de 11 euros ) pour une course valant 400 Ar ( équivalent de 15 centimes) alors que le taxi be en est à son premier « tour » , donc sans monnaie à rendre. Les seules alternatives sont soit de laisser le passager voyager gratuitement, soit de le faire descendre; Et souvent face aux « gros bras », ou par peur de représailles , ou pour éviter des ennuis parce que tout le monde se connait ou presque, c’est le voyage gratis qui l’emporte;                                        – Autre affiche: « Prends le taxi si tu n’aimes pas le collé-serré » etc

LES VRAIS RISQUES :
Je vais les citer pêle-mêle , mais je vous confirme, ce sont des risques réels auxquels les passagers doivent faire face au quotidien :
• Le risque d’arriver en retard au bureau, au lycée, à un rendez vous etc malgré le fait de prendre une grande marge par rapport au temps d’attente à l’arrêt, de trajet, aux embouteillages (dont la cause principale est le nombre et l’indiscipline des taxi be), et autres incontournables panne sèche, crevaison ou autre pannes fréquentes dues à la vétusté du parc de taxi bé , aggravées par les surcharges et l’état lamentable des rues de Tanà.
A bien noter que pour les temps d’arrêt, au terminus ou aux arrêts intermédiaires, il faut compter double parce que les taxi be partent rarement à vide. C’est ce qu’ils appellent faire le « vody hazo » ou texto prendre racine pour remplir, attendant que le taxi be de la même ligne arrive derrière pour les « pousser » à partir (miandry dona).

• Les risques d’attraper des poux ou autres parasites, ou des maladies infectieuses suite à la promiscuité et à la saleté. Il faut dire que seul moyen de locomotion pour au moins 80 % de la population d’Antananarivo, les taxi be transportent tout le monde : du bureaucrate aux éboueurs, des étudiants et des lycéens, des paysans avec leur sacs de pommes de terre , de tomates , des vendeurs de poissons, des hommes en veste et cravate , des femmes bien habillées comme ceux et celles en guenilles etc… Imaginer l’odeur par temps chaud, ou pire quand il pleut et que les hublots sont fermés: odeur corporelle , de l’haleine buccale aux chaussettes puantes, en passant par les odeurs d’aisselles et autres que je ne citerais pas… , mélangées à du parfum capiteux ou eau de toilette bon marché…Et quand seulement un passager éternue ou tousse sans pouvoir se couvrir le nez parce que trop à l’ étroit ou par manque de savoir vivre, ou faute de mouchoir, c’est la contagion assurée pour tous les passagers .

• Les risques de fortes migraines quand c’est un groupe de passagers qui se connaissent se retrouve dans le même bus, hurlant à tue tête pour se parler et pour couvrir le bruit du moteur et/ou de la musique à fond, ou quand des passagers communiquent sur leur portable en même temps, avec les mêmes effets bruyants, et qu’un enfant ne supportant pas la chaleur et le bruit braille aussi dans les bras de sa mère, assise sur le même siège avec un autre enfant assis sur ses genoux etc . J’ai été une fois dans un bus ou un prédicateur vociférait, tout le long du trajet.

• Les risques de blessures sur les sièges avec des bouts de ferraille qui dépassent , égratignant profondément au passage du couloir étroit, ou avec les effets /bagages des passagers ; J’ai été  récemment blessée moi-même à l’avant bras par une scie qu’un passager avait dans un sac à dos ouvert et qu’il portait inconsciemment de côté, sans aucune protection, alors qu’une partie de la scie dépasse du sac ; Comme c’était le soir, je ne pouvait pas voir la scie en question. C’est en ressentant une vive brûlure que je me suis rendue compte que j’ai été « sciée », heureusement la plaie n’était pas profonde, mais imaginez que ce soit un enfant , ou que la scie rencontre un visage ou une partie plus sensible que mon avant bras.

• Les risques de chutes ou d’écrasement dans les arrêts intermédiaires où des dizaines de passagers doivent faire la mêlée, pour avoir la chance d’avoir un siège sur les 2 ou 3 qui sont libres. Et là, aucune considération d’âge (vieux, enfants), de condition (enceinte, avec bébé, handicapés ), c’est la loi de la jungle qui prime ; Et moi, avec mes 2 fractures au dos (lombaire et cervicale) , je préfère attendre que « le gros » du bataillon soit partie pour tenter ma chance, quitte à attendre 10 taxi be d’affilé. En effet, c’est à l’occasion d’une ruée comme celles là que j’ai eu ma première fracture au L5 (5ème vertèbre au niveau du lombaire), parce que le taxi be ne voulant pas subir l’assaut des pauvres étudiants et bureaucrates en retard a préféré redémarrer en trombe, la grappe humaine encore pendue à sa portière et moi, j’ai été heurtée violemment par la gâche de la portière ouverte, n’ayant pu me dégager à temps ; Ce qui m’a coûté à l’époque 6 mois à rester à plat sur une planche avec 3 mois d’hôpital, et 3 autres de convalescence à la maison , pour permettre à mon vertèbre écrasé de se remettre en place et de consolider la fracture. Il m’a fallu ensuite réapprendre à marcher.
De nombreux cas de passagers tombés du marche pied et ensuite écrasés par le même taxi be ou par un autre véhicule arrivant derrière sont cités régulièrement dans les faits divers.

•D’autres risques d’accident de circulation, dû à l’état de vétusté comme souligné plus haut, et surtout à la témérité des chauffeurs de taxi be, qui, voulant dépasser ou distancer les « adversaires » (concurrents même lignes de taxi be ou autres lignes mais opérant sur le même axe), n’hésitent pas à prendre des risques inconsidérés comme rouler à 100 km sur des routes encombrées, dépasser en 3 ème ligne sur une route à 2 lignes, ou encore à faire carrément la course pour arriver en premier à un arrêt bondé de monde, fauchant voitures et piétons au passage… et comble de l’ironie, faisant même des victimes parmi « leurs »passagers qui font la queue pour emprunter leur minibus/minicars.

• Les risques de pertes financières suite aux agressions par les pickpockets, opérant généralement soit en cours d’embarquement ou de débarquement, profitant de la cohue, soit près de la portière ou dans la cabine même, utilisant des lames de rasoir tranchantes pour taillader les sacs ou les vestes pour en retirer porte feuille ou autres. Ces agressions se font en douce, et les victimes ne s’en rendent compte que lorsque les malfaiteurs descendent souvent là où il n’y pas d’arrêt, profitant d’un embouteillage,leur butin en main.

• Les risques de se faire agresser quand tard dans la nuit, il n’y a presque plus de voyageurs , et que l’on reste seul avec le chauffeur et le receveur. L’année dernière, une passagère à été sexuellement agressée par 2 hommes en ayant pris le risque de rentrer tard. Elle a pu porter plainte mais n’a pas pu éviter le viol ; Apparemment, les derniers voyageurs ont vu venir la scène mais sont tous partis pour éviter les ennuis.

                                    

• Plus graves , apparues depuis quelques mois , des cas d’agressions à main armées, de kalachnikov ou autres armes à feu et armes blanches, quand une bande d’individus attaque un « grand » taxi be  , entrant comme de simples passagers, bloquant les issues et dévalisant tous les voyageurs ; Se servant de panier ou autres, ils « collectent» leur butin , demandant aux victimes de déposer portefeuille, bijoux ,billets ,portables et autres dans les paniers ; pour ceux qui ne «participent » pas, faute d’avoir des objets de valeur avec eux, c’est la raclée assurée. Ces agresseurs agissent indifféremment de jour ou de nuit, et personne dans le bus ne peut riposter, les armes étant braquées sur tout le monde pendant l’opération, en particulier sur le chauffeur qui doit continuer de rouler pour ne pas éveiller le soupçon des rares policiers assurant la circulation ; ces derniers voient le bus passer, ne se doutant pas du drame qui se joue devant leurs yeux.

Et j’en passe….

Oui, le taxi be , c’est l’horreur quand on y pense vraiment, et j’en connais plus d’un qui préfèreraient de loin se déplacer à pied plutôt que d’en emprunter un ; mais il faut admettre que c’est devenu un mal nécessaire pour les malgaches moyens et ceux à faible revenu, qui constituent au moins 80% de la population de TANA, surtout ceux qui doivent faire plus de 20 km de trajet par jour ; Avec le niveau de vie et le coût d’un vrai taxi (en moyenne 50 fois plus cher  pour un trajet de 7 km en moyenne), le calcul et le choix sont vite faits ; et même certains vazaha (étrangers) touristes ou résidents ont compris l’avantage de se déplacer en taxi be, en prenant toutefois les précautions nécessaires, et faisant fi des problèmes d’hygiène et d’inconfort.

C’est vrai qu’il existe des taxi be, dont l’état des véhicules est irréprochables, et des chauffeurs et receveurs qui sont « humains », gentils, dévoués, respectueux des clients et qui les défendraient au prix de leur propre vie , par conviction , par professionnalisme, mais ils sont noyés dans la masse… Et,en fin de compte,  malgré les « t’as qu’à y aller à pied, ou prends le taxi« , finalement le plan B n’existe pas pour ceux qui doivent les prendre, les taxi be sont encore pour beaucoup une nécessité, voire … « une aubaine ».

Pourtant, avec l’implication des responsables et une organisation même basique, ce type de transport serait beaucoup plus intéressant, et a en tout cas encore de beaux jours devant lui, malgré tous ce qui a été dit et écrit , en attendant les « vrais » bus modernes , les tramways et metro promis par les présidents successifs de la dernière décennie, mais ça c’est encore une autre histoire, à suivre….

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